Trois trajectoires photographiques à la galerie Beim Engel

Par Didier Damiani

La galerie Konschthaus Beim Engel à Luxembourg poursuit son programme d’expositions « Intro » et met cette fois-ci le médium photographique à l’honneur. Une invitation à des voyages spatio-temporels : du désert andalou, à la photographie du XIXème siècle, en passant par les villages du Portugal.

Trois jeunes photographes y sont exposés et autant d’univers aux antipodes l’un de l’autre, qui démontre de la part de la galerie une programmation de plus en plus qualitative et exigeante. Tous les trois exposants ont eu un lien avec RTL Télé et l’émission révélatrice de talents Generation Art : Jill Bettendorff en 2015 et Bruno Oliveira en 2017 ont gagné l’émission concours dédiée à la jeune création. Séverine Peiffer y a participé en tant que juré pour la photographie (2017).

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce type d’expositions, c’est la variété des univers, même « jeunes » qui sont proposés, surtout si l’on ne sait pas à quoi s’attendre au départ. On sent les efforts des artistes pour faire de leur mieux et de la galerie pour offrir une programmation de choix qui tient la route.

Jill Bettendorf, série "Psychotop", tirage noir et blanc mat monté sur panneau de mousse.

Danseurs du désert
On est d’abord happé par les photographies d’une qualité assez impressionnante de Jill Bettendorff. La jeune photographe vivant et travaillant à Berlin a réalisé la série « Psychotope ». Marquée par la danse lors de sa jeunesse, elle a étudié la discipline à Paris à l’Institut Rick Odums pour ensuite vivre aux Espagne et à Berlin où elle a décroché un Bachelor of Arts mention photographie à la Berliner Technische Kunsthochschule. Son travail est fortement influencé par le mouvement, la danse, le corps humain, la nature et l’esthétique minimaliste. La série qu’elle présente a été réalisée avec des danseurs dans le désert du sud de l’Espagne près d’Almeria.

« Dans mon travail les corps humains ne font qu’un avec la nature. Les éléments sont en symbiose. Ce qui m’intéresse c’est l’interaction du corps avec la nature. Après avoir vécu neuf ans dans des grandes villes, mon besoin et mon désir de la nature sont devenus de plus en plus importants. ».

Les corps des danseurs prennent des postures chorégraphiques parfois drôles et viennent « habiter » les paysages rocailleux et brulants photographiés en noir et blanc. Tantôt discrets au premier coup d’œil, il faut trouver les corps tant ils se « fondent » dans le paysage. Tantôt complètement évidents et véritables sujets de la prise de vue, ils viennent littéralement « construire » ou « composer » le paysage. C’est une véritable réflexion sur la place du corps dans la nature que propose Jill Bettendorff, son attitude, son essence, sa complémentarité. La chorégraphie dans le paysage mêle performances et Land Art.

 

«Loin de la vacuité que lui prêtent certaines religions, le désert devient chez Jill Bettendorf un lieu accueillant, propice à la création et au rituel. »

 

Jill Bettendorff explique sa fascination pour le désert : « Le désert est devenu une sorte de remède contre les blessures de la civilisation, la délimitation de l’espace par l’urbanisation croissante et la numérisation. {…}. Ici j’ai réussi à repousser le contrôle et les peurs. Bien que les endroits m’étaient complètement étrangers, je me sentais chez moi. ».

Loin de la vacuité que lui prêtent certaines religions, le désert devient chez Jill Bettendorff un lieu accueillant, propice à la création et au rituel.

Séverine Peiffer, Inanna's descent, a modern monomyth: Confrontation with Ereshkigal, collodion humide positif sur verre et dorure, pièce unique, 40 x 30 cm, 2016.

Mythes, nus et putains
C’est un tout autre style que propose Séverine Peiffer. Née en 1981, elle est cofondatrice de Lanterne Magique avec le photographe Joël Nepper, une « structure artistique et pédagogique visant à préserver et transmettre des procédés photographiques anciens devenus rares. Belle initiative et assez rare pour s’y intéresser (www.lanternemagique.lu). À la manière des photographes du XIXième siècle, le duo d’artistes réalise des photographies sur verre à la technique du collodion humide, des tirages sur papier salé, albuminé ou cyanotype. Ils proposent des stages et des formations dans un but de transmission de ces procédés techniques.

Les photographies de Séverine Peiffer consistent principalement en des portraits de femmes dénudées au style de photographies d’époque : « femme sauvage », portraits d’artistes, « Jeune femme assise », « Femme au bouquet fané », « Pécheresse », « Rêveuse »…

« À travers la réalisation de portrait au collodion humide, je cherche à mettre en lumière l’humain et son monde intérieur, non son apparence, encore moins son statut social. C’est avant tout une certaine vérité que je cherche à traduire, qu’elle plaise ou qu’elle dérange, elle est ».

Cette technique du collodion (procédé photographique inventé vers 1854) sert complètement le discours de Séverine Peiffer : les regards des modèles sont expressifs, on plonge dans l’esthétique romantique du XIXième siècle, le pictorialisme, les premières photos érotiques, le symbolisme, l’onirisme, les figures mythologiques…Un travail soigné et sensible qui déclenche une interaction intimiste avec les sujets photographiés, un échange, une histoire, comme on peut imaginer la complicité entre la photographe et ses modèles. Il y a une angoisse psychologique aussi, derrière le « sfumato », mais aucune violence, plutôt de la douceur et de la compassion.

 

« Séverine Peiffer cherche la « vérité » avant tout, ce qui l’intéresse est la fragilité du médium, le côté artisanal, le « fait-main », loin de toute superficialité. »

 

Bien que ce style de photographie paraît complètement démodé aujourd’hui, la photographe l’assume en rappelant les quantités d’amateurs qui se l’approprient. Il est non sans rappeler l’engouement actuel pour l’esthétique des filtres rétro d’Instagram. Il se situe cependant aux antipodes du selfie : Séverine Peiffer utilise une pose longue, n’hésite pas à gratter la surface des tirages, altérer la formule chimique, manipuler ou numériser. Séverine Peiffer cherche la « vérité » avant tout, ce qui l’intéresse est la fragilité du médium, le côté artisanal, le « fait-main », loin de toute superficialité.

Une autre série présentée s’intéresse au mythe d’Innana, une déesse descendue aux enfers pour renverser la Reine des Morts…! Entre prostituée et sainte on touche ici au monomythe, à l’autorité et au pouvoir de la femme qui se réalise soi-même. Tantôt représentée sous la forme d’une Madone, tantôt d’une Marie Madeleine, entre clarté et noirceur, la poitrine dénudée, auréolée d’or ou pècheresse mordant dans la pomme, on surfe sur l’interdit et la controverse, une certaine modernité de la représentation aussi. On pense aux photographies érotiques et explicites. Et même si Séverine Peiffer dit se situer « au-delà du dogme religieux et des idéologies », ses photographies empruntent dans la forme, aux tableaux d’églises, noir et or, tels des portraits de saintes élevées au rang d’icônes.

Bruno Oilveira, série "Orgulho" (fierté), 60 x 45 cm, 2016-2017, tirage numérique C-print, contrecollé sur Dibond.

Fierté et mélancolie
Le jeune Bruno Oliveira a carrément exposé une statuette de Fatima et un reliquaire en porcelaine à côté de ses photos. Des objets qui font partie de l’histoire personnelle du photographe, qui fait ses études d’art visuel et de photographie à La Cambre de Bruxelles, tout comme ses photos racontent les étapes de sa vie.

« Mon sujet est un travail en deux temps. D’abord je montre des photos tournant autour des traces de mes origines qui m’ont poussé à porter un regard sur mon pays natal. Il était important que je redécouvre le village où je suis né (Sanfins / Santa Maria da Feira). Cette série s’appelle « Orgulho ». Puis de l’autre côté, la série « Saudade », qui illustre la communauté portugaise au Luxembourg que j’ai suivi dans leur quotidien mais aussi pendant leurs voyages au Portugal ».

C’est donc à un aller-retour au cœur de ses origines que nous convie Bruno Oliveira. Un récit dans le temps et l’espace entre le Luxembourg et le Portugal, à travers les souvenirs de son enfance, le mal du pays, les témoignages, etc. Ses clichés sont autant de fragments d’une histoire : des portraits de personnes proches de l’artiste, de sa famille, un pêcheur sur une digue, une vieille Mercedes garée, un vieux canapé échoué dans une forêt, un repas de fête…

« J’ai choisi ces photos, car j’ai découvert des gens simples qui vivent dans un monde où ils se satisfont de ce qu’ils ont, aussi peu que ce soit. J’ai appris qu’il ne faut pas avoir beaucoup pour savoir vivre. Chaque petit détail dans la vie est important et il faut se contenter de ce qu’on a. À travers mon histoire personnelle, j’interroge tous les ensembles qui composent une identité, les clichés, mais aussi les moyens de sauvegarder les traditions et les cultures, tout en se mêlant à la culture d’accueil. ».

 

« Où s’arrêtent la réalité et où commence la fiction chez Bruno Oliveira ? »

 

L’intérêt du travail de Bruno Oliveira se situe dans ce basculement entre histoire personnelle et collective, cultures et origines, voyages, hospitalité, accueil de l’Autre, immigration, mémoire… mais aussi et surtout dans le « développement de soi » et la construction identitaire de l’artiste à travers ses photographies (même si aucun portrait de l’artiste n’est présent dans l’exposition, d’ailleurs pourquoi ?).

Car loin d’être purement social ou documentaire, son travail refuse la spontanéité au profit d’une construction de l’image, une mise en scène, une volonté esthétisante. Certes, son travail est essentiellement autobiographique, mais il y ajoute une touche de poésie et d’enchantement. Chacun sait que la mémoire à ses failles…Alors où s’arrêtent la réalité et où commence la fiction chez Bruno Oliveira ? N’est-ce pas aussi dans cet interstice, cette « reconstruction du récit » que Bruno Oliveira veut nous emmener ?

Exposition « INTRO », Saison 1 / épisode 8, Photographie. Jusqu’au 28 janvier 2018. Galerie Konschthaus Beim Engel. 1 r. de la Loge, L-1945 Luxembourg. Ouvert du mardi au samedi de 10h30 à 18h30. Tél. 22 28 40.

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