L’Entretien avec Jessica Theis – le lien social comme moteur de création

Dans la nouvelle rubrique L’Entretien, Art Work Circle vous propose de rencontrer des artistes locaux afin de faire connaissance, de découvrir leurs créations, leurs sources d’inspiration, leurs projets…
Depuis 2015 Art Work Circle propose le travail de Jessica Theis sur sa plateforme de vente et location d’art en ligne. Elle a accepté d’être notre première invitée.

Présentez-vous en quelques mots.

Je suis Jessica Theis, ou Jess. Je suis photographe. J’ai 39 ans, je suis mariée et j’ai 2 enfants. J’exerce l’activité de photographe commerciale depuis 2005, au début sous le nom de Blue Box Design, puis depuis quelques années c’est devenu jess Photography. En 2016 j’ai fondé un atelier protégé(1). J’ai toujours donné des ateliers de photographie, et à ce moment-là j’ai eu envie de le faire aussi pour les personnes atteintes de handicap mental. J’y ai travaillé en parallèle de mon activité de photographie commerciale jusqu’en 2019.

En diminuant mes projets commerciaux suite à la création de l’atelier protégé, j’ai alors pu me consacrer à des projets personnels. Depuis 2020, et l’arrivée de la crise sanitaire, j’ai remis l’accent sur mon activité d’indépendante, tout en menant une activité artistique avec deux gros projets en parallèle.

Parlez-nous de votre démarche artistique.

Lorsque j’étais à l’école, j’avais 15 ou 16 ans, j’ai été fortement marquée par la phrase « une image vaut 1000 mots ». Ce texte m’a vraiment interpellée et même émue : je me suis dit que l’on pouvait alors vraiment faire passer un message, exprimer une émotion grâce aux images, aux photos.

A l’époque mon père faisait beaucoup de photo dans le cadre privé. C’est déjà à ce moment-là que j’ai exprimé mon désir d’apprendre la photographie. Après m’avoir montré quelques bases il m’a encouragée à faire un stage chez un photographe : ce que j’ai fait, pendant toutes mes vacances scolaires. Dès mon tout premier stage j’ai été sure et certaine que je voulais en faire mon métier.

Après le lycée j’ai fait une école de photo en Allemagne, où j’ai exercé un peu en tant qu’assistante avant de revenir au Luxembourg et de me lancer comme photographe commerciale indépendante.

Ce qui m’intéresse, et c’est aussi pour cela que j’ai souhaité monter un atelier protégé, c’est le côté social que l’on retrouve dans la photographie. C’est important qu’en tant qu’artiste nous puissions témoigner grâce à nos images, et par exemple aborder des thèmes qui sont socialement intéressants. C’est en tout cas ce que j’essaye de transmettre dans mes projets personnels, donner une émotion, inviter à la réflexion sur une notion sociale actuelle.

Où trouvez-vous votre inspiration.

Je la trouve dans la vie de tous les jours, dans la musique, dans les livres, dans le travail de confrères et consœurs, dans le quotidien, dans tout ce qui nous entoure. Tout est inspirant en fait. Il faut garder les yeux ouverts, et on trouve l’inspiration un peu partout.

Quel(le) message/émotion souhaitez-vous transmettre à travers vos oeuvres ?

Toujours le lien social. Je n’aime pas rester passive pendant un long moment, alors pendant le confinement, comme mon activité de photographe commerciale était à l’arrêt, j’ai mis à profit des photos personnelles, des photos de vacances, des photos du projet « Quo Vadis Europa ? » (cf. ci-dessous), pour réaliser et imprimer des cartes postales à la demande dans le cadre du projet “Postkaarten vum Jess”. Je me suis dit, en tant que parent, que je ne pourrais pas confier mes enfants à leurs grands-parents par exemple, mais que garder ce lien social et intergénérationnel grâce à des cartes postales pourrait être intéressant. J’ai communiqué auprès de mon réseau et les gens ont donné un super accueil à cette idée. Cela m’a bien occupé pendant le confinement. En tant qu’indépendant, en tant que parent, j’ai aussi dû faire face à cette question de « comment occuper mon enfant à la maison ? » et j’ai créé une série de cartes à colorier avec ma petite fille de 6 ans.

Avez-vous un souvenir de création que vous aimeriez partager ?

Oui. J’ai réalisé un reportage sur les réfugiés arrivant de Syrie en 2015, nommé « Quo Vadis Europa ? ». Il s’agit d’un projet à thème imposé, réalisé dans le cadre d’un livre proposant des textes sur la paix et la liberté, pour mettre en lumière ce sujet d’actualité à l’époque. J’ai accompagné et photographié un groupe d’une cinquantaine de réfugiés arrivés au Luxembourg, dès leurs débuts à l’aéroport, puis durant leur quotidien pendant quelques mois. Une exposition a également été organisée, et j’ai eu l’honneur de recevoir un prix pour ce reportage. Pour ce projet, l’échange social a été extrêmement enrichissant ; d’autant plus que j’avais carte blanche donc j’ai vraiment pu exprimer ma créativité.

Si vous deviez choisir UNE oeuvre dont vous êtes le/la plus fier(e) ? Pourquoi ?

C’est assez difficile de nommer une seule œuvre. Cependant j’aime tout particulièrement les œuvres de la série « Transparents », dont certaines pièces sont d’ailleurs présentes sur le site Art Work Circle ; l’une d’entre-elles a été acquise par le Freeport fin 2019, ce qui est une belle reconnaissance. Il s’agit d’une technique que j’ai imaginée avec et pour les personnes atteintes de handicap mental, afin de leur permettre de réaliser une activité manuelle, ce qui est très bon pour leur développement. Ce sont des photos imprimées sur des transparents, avec différents calques de couleurs, qui sont juxtaposées, assemblées… certaines peuvent aussi être photographiées à travers une fenêtre ; il y a différentes possibilités, différentes techniques, et j’ai le choix de jouer avec celles-ci pour atteindre tel ou tel résultat. Ce que j’aime dans « Transparents » c’est que ce n’est pas une seule photo isolée mais bien plusieurs photos ensembles, qui donnent un résultat esthétique, on peut alors vraiment parler d’une œuvre photographique.

Quels sont vos futurs projets ?

J’ai deux grands projets pour Esch2022(2). Je ne peux pas vraiment en dire beaucoup plus pour l’instant car il est trop tôt. L’un des deux, qui s’intitule « 1001 Tonnen » sera présenté plus en détails prochainement sur une page que je vais créer, sur le réseau social de Mark Zuckerberg ; je vais notamment y décrire la thématique, mais pas encore dévoiler les photos. Quant à l’autre, intitulé « Spieglein Spieglein / miroir miroir » il restera secret jusqu’à l’année prochaine.

Sinon à côté de cela, je continue à réaliser de petites séries, au grès de mes inspirations, comme par exemple ma dernière série en date : « Climate Justice ».

  •  Quelle est la première chose que vous avez fait aujourd’hui ? Boire du café
  • Quel est le sujet principal de votre travail en un mot ? Les gens
  • Vous ne quitteriez jamais votre domicile sans… mon téléphone
  • Votre “happy place” ? ma maison, au Luxembourg
  • Votre mot préféré ? Sensationell
  • Votre plaisir coupable ? Le chocolat
  • Quel est votre projet rêvé ? Je viens d’acheter une moto, alors j’adorerai voyager à moto, par exemple dans un pays nordique comme la Suède, et prendre le temps de faire des photos durant ce voyage pour en faire un livre.
(1) Atelier protégé = lieu de travail dont la structure et le fonctionnement sont adaptés aux besoins spécifiques et aux facultés individuelles de la personne qui a eu le statut de salarié handicapé
(2) Esch-sur-Alzette a été élue Capitale européenne de la culture 2022