Exposition « Tour de Madame » de Jutta Koether au Mudam

Tour de Madame est la première rétrospective d’envergure dédiée au travail de Jutta Koether (*1958, Cologne) et parcourt, à travers une présentation dense, 40 années de création.

Elle met en lumière l’approche picturale et conceptuelle d’une œuvre qui se conjugue avec l’écriture, la musique et la performance. Le travail de Koether ne cesse d’interroger les conditions de sa propre production. Elle l’entend comme un espace de réflexion sur l’acte de regarder et sur la multiplicité des points de vue selon qui regarde, quand et comment. Cette exposition souligne l’importance historique de l’œuvre de Koether comme contre-histoire des canons modernistes et postmodernistes (marqués d’une approche masculine) ainsi que l’idée que la peinture contemporaine s’inscrit dans un maillage de relations sociales, culturelles et historiques.

L’exposition au Mudam s’organise en trois temps. Dans la galerie ouest, une vue rétrospective rassemble 45 tableaux peints entre 1983 et 2016 qui sont présentés dans un accrochage de style « Salon » évoquant les cabinets d’amateurs, mais aussi le souvenir de la première exposition rétrospective installée par Pablo Picasso, lui-même, en 1932 à Paris. L’œuvre éponyme Tour de Madame, une série de 15 tableaux créés pour l’exposition, est présentée dans la galerie est. Dans le pavillon, Koether expose son univers créatif sous la forme d’un environnement audiovisuel dynamique.

L’installation dans la galerie ouest couvre les débuts de Koether à Cologne dans les années 1980, son déménagement à New York dans les années 1990, et comprend également des peintures des années 2000. L’évolution des petits tableaux à la composition dense vers des grands formats au style plus ample, plus graphique et plus lyrique est manifeste, tout comme la récurrence de certains thèmes narratifs, picturaux et conceptuels. On retrouve notamment l’utilisation de la couleur, un dialogue avec l’histoire de la peinture et ses conventions, la musique et la dimension performative de la peinture, ainsi que des éléments tels que la sphère, les étoiles et les planètes, la bruised grid (« grille contusionnée ») et le corps humain.

Au centre de la galerie, The Inside Job, peint en 1992, marque l’arrivée de Koether à New York. Il est le premier des tableaux de grand format qui témoignent des expositions importantes à la Pat Hearn Gallery qui suivirent. Leur exubérance gestuelle et leur aspect foisonnant font place, dans la seconde moitié de cette décennie, à des peintures monumentales sans châssis (Lappenbilder) dans lesquelles des motifs d’explosions d’étoiles et d’eau coulant à flot sont peints en jaune, en or et en noir. Certaines couleurs telles que le rouge, le jaune et le noir reviennent comme un leitmotiv dans des tableaux de taille et de facture différentes comme WB I (William Burroughs), 1997, et Unganzheitsymbole: K (Hommage an Kenneth Anger), 2004.

Dans ces tableaux comme dans d’autres, sous forme de mots ou d’annotations, le langage est présent et démontre non seulement l’importance que l’artiste accorde à la fois au dessin et au texte, mais également l’idée que la peinture peut être envisagée comme une forme d’écriture. L’influence de la musique est elle aussi évidente. Koethertranspose visuellement des rythmes empruntés au rock et au jazz ainsi que des titres et paroles de chansons évoquant les univers esthétiques du punk, du métal et de la techno, notamment dans les tableaux qu’elle nomme Liquid Glass, composés de chaînes et d’accessoires de mode emprisonnés sous des couches de résine.Depuis le début de sa carrière, Koether entretient un incessant dialogue avec la peinture, son histoire et ses conventions. Dans ses tableaux des années 1980 tout comme dans les plus récents, des années 2000 et 2010, reviennent régulièrement des sujets et des compositions tirés de la peinture classique et moderne. Les vidéo-projections dans le pavillon montrent la manière dont ces emprunts sont associés à des images issues de la culture populaire, ou de la vie même de Koether. Les « Bruised Grids » (« Grilles Contusionnées »), ces éléments géométriques qui se retrouvent fréquemment dans les grandes compositions, invitent pour leur part à la micro-contemplation et prolongent ce dialogue avec une histoire de la peinture plus récente, plus précisément avec les grilles de la peintre Agnès Martin et leur charge méditative.

Dans la galerie est, Tour de Madame, la série la plus récente de Koether composée de 15 tableaux, propose une vue rétrospective de sa pratique picturale et explore à nouveau les questionnements qui caractérisent son œuvre depuis les années 1980. Les structures de verre, formant deux courbes qui s’entrecroisent et sur lesquelles sont accrochés les tableaux, renvoient à l’accrochage pensé par Cy Twombly pour l’installation permanente de son cycle de peintures intitulé Lepanto au Brandhorst Museum à Munich. Tour de Madame reflète l’intérêt que porte Koether à la présentation de ses œuvres, une dimension essentielle de son travail. La superposition en transparence des supports et des toiles fait écho à la situation de la peinture à l’ère numérique et son flux d’images constant. Le titre joue avec le mot « tour » en l’associant à Michel de Montaigne, le philosophe humaniste du 16e siècle, auteur des Essais. Il renvoie également au Grand Tour, ce voyage initiatique de l’élite européenne, rituel d’apprentissage pour tout peintre aux 17e et 18e siècle, ainsi qu’au mouvement des idées et des hommes, et bien entendu de la peinture, à travers le monde et les époques.

L’installation multimédia de Cosmos d’images comprend des reproductions des tableaux de la série Fresh Aufhebung (non présentée au Mudam), une vidéo de la performance Touch and Resist réalisée avec Amy Granat, ainsi que des images numérisées, des esquisses préliminaires, des textes et des photographies issus des carnets de Koether. Ces travaux nous offrent un aperçu de l’univers créatif de l’artiste.

Note biographique 

Jutta Koether, née à Cologne en 1958, vit et travaille à Berlin et à New York. Son travail a récemment été exposé dans des institutions telles que le Museum Brandhorst à Munich (2018), le PRAXES Center for Contemporary Art à Berlin (2013), Arnolfini à Bristol (2013), Dundee Contemporary Arts à Dundee (2013), le Moderna Museet à Stockholm (2011) et le Van Abbemuseum à Eindhoven (2009). Ses œuvres font partie des collections de grands musées internationaux tels que le Whitney Museum of American Art et le MoMa à New York, le MOCA à Los Angeles, la Nationalgalerie à Berlin, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Art Institute de Chicago et le Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean.

Jusqu’au 12 avril 2019, Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean, 3, Park Dräi Eechelen, L-1499 Luxembourg-Kirchberg, +352 45 37 85-1. www.mudam.lu

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